Histoire du village à travers les âges
4 Décembre 2025
La notoriété d’Edmond Pelletier, sa connaissance de la nature et sa singulière activité lui firent rencontrer plusieurs personnalités. C'est d'abord le cas d'Henri Dalmon Docteur à Bourron-Marlotte et surtout cofondateur et Président de l'Association des Naturalistes de la Vallée du Loing. Ce dernier « consacra sa thèse de doctorat (1906) au venin des serpents, notamment de la vipère, dont il étudiait depuis 1903 le comportement dans la Forêt de Fontainebleau qu'il parcourait en tous sens. Ce fut ainsi qu'il fit la connaissance d'Edmond Pelletier, le célèbre chasseur et charmeur de vipères de Recloses ». Selon une autre source, Henri Dalmon « devint l’ami d’Edmond Pelletier qui lui apprit à saisir ce serpent venimeux par la queue, sans se faire mordre, lorsqu'il sommeillait au soleil lové sur une roche ».
Plus loin, à Dinard en Bretagne, ce fut le peintre et sculpteur Aimé Monot connu pour collectionner et héberger des vipères dans sa maison. Voici ce qu’il disait des plus jolies d’entre elles : « Elles m'arrivent de Fontainebleau. Toutes les semaines, mon ami Pelletier, le chasseur de vipères, m’en expédie une boîte. Mes petites bêtes me parviennent comme colis postal dans une caisse de fer blanc percée de trous et remplie de mousses humides. Non, non... aucun danger… aucun… la boîte porte une étiquette et puis ils me connaissent à la poste. Ils n'ouvrent plus jamais mes envois ! ».
Comme on le voit, la célébrité d’Edmond Pelletier lui valut de fréquenter des cercles littéraires et artistiques. Certes c’était un original, mais ma famille a gardé de lui avant tout l’image d’un amoureux de la nature et de la poésie… ne disait-on pas à la maison qu’il était aussi ami avec Stéphane Mallarmé…
Tout cela n’était toutefois pas sans danger pour lui… une autre carte postale, de 1942 celle-ci, révélait qu’Edmond Pelletier, en 30 ans de carrière, avait été mordu 16 fois… Dans un autre article, de 1922 cette fois-ci, Edmond Pelletier se vantait de se moquer de ces incidents depuis qu’il s’était reconnu le don de charmer ses « élèves » et qu’une morsure, restée inoffensive, l’avait convaincu qu’il avait désormais « le sang plus fort que les vipères ». Henri Dalmon, en bon scientifique, considérait qu’il était « mithridatisé » c’est-à-dire immunisé contre le venin des vipères par une accoutumance progressive.
L’article du Figaro cité en introduction de la première partie de cet article ne nous renseigne pas vraiment sur l’histoire de cette singulière activité qui rendit Edmond Pelletier célèbre. Heureusement, la presse régionale et nationale du début du XXème siècle permet d’en savoir un peu plus. Un article du Petit Journal du 9 mai 1926 brosse une série de portraits de chasseurs de vipères dans l’Isère, dans l’Auxois, en Haute-Loire et en Auvergne. Visiblement chacun avait sa technique pour les attraper. Tous avaient toutefois la même fonction qui était de livrer l’Institut Pasteur en venin de vipère. C’est pourquoi les vipères étaient prises et livrées vivantes. Un autre article paru dans l’Ami du Peuple le 22 juin 1932 nous renseigne sur l’organisation de cette collecte. Il y est indiqué que l’Institut Pasteur avait reçu 5700 vipères en 1931. Chaque pièce était payée 3 Francs. Des caisses spéciales étaient fournies aux chasseurs. Chacune pouvait contenir 40 à 50 vipères. Elles étaient en bois doublé d’une paroi métallique percée de trous très minces. Afin de réserver son approvisionnement aux seuls chasseurs professionnels, l’Institut avait publié une circulaire qui imposait un minimum de 25 vipères à chaque livraison. Nous n’entrerons pas dans le détail de l’extraction de venin qui se faisait à la main dans un laboratoire, ni dans celui de la fabrication du sérum anti-venin qui est décrite dans un autre article publié dans Jeunesse Magazine le 24 juillet 1932. Disons seulement que le laboratoire était situé « rue Dutot à Paris, dans une dépendance de l’Institut Pasteur », et que le sérum était récupéré sur des chevaux à qui on avait préalablement injecté des doses progressives de venin (pour les immuniser) et dont on prélevait les anticorps. Rappelons pour finir que le sérum anti-venin avait été mis au point par Albert Calmette vers 1894.
C’est seulement en 1979 qu’il fut décidé de mettre fin à la chasse aux vipères, désormais reconnues « espèce protégée ». En clair, la chasse aux vipères avait été victime de son succès et de son efficacité… En faisant des recherches sur le sujet, on ne peut qu’être surpris par le nombre d’articles publiés à l’époque sur le thème des vipères qui suscitait tout à la fois la peur et la fascination. Ces articles avaient souvent pour objectif de mettre en garde les lecteurs sur la menace que faisaient courir celles-ci dans les campagnes. Certes le nombre de morts (une soixantaine par an en France avant la découverte du sérum, de moins en moins par la suite) peut sembler faible car les journaux de l’époque montrent que sur 100 morsures de vipère un quart seulement étaient mortelles. Mais pour ceux qui en réchappaient les morsures provoquaient « dans tous les cas de sérieux troubles d’empoisonnement » et des douleurs intenses. Qui plus est, les victimes étaient souvent des enfants ou des personnes âgées. Etaient aussi particulièrement menacés les paysans qui par mégarde croisaient la route des vipères, en période de moisson ou dans les bois, sans oublier les animaux domestiques… et les promeneurs… Jusque dans les années 1960 la peur des vipères était donc bien réelle.
Que faut-il retenir de cette histoire ?
D’abord que la célébrité d’Edmond Pelletier témoigne du danger bien réel représenté par les vipères à Recloses jusque dans les années 1960 et 70. A cette époque les enfants avaient pour consigne d’éviter de marcher dans les fougères ou les hautes herbes et de porter des bottes. Il n’était pas rare que les familles détiennent dans leurs placards le fameux sérum anti-venin.
Ensuite, que le nombre de vipères a considérablement diminué depuis cette époque pour de multiples raisons. C’est même devenu une espèce protégée ! Alors, si par mégarde vous en croisez une, ne la tuez pas, passez votre chemin… elle aura sans doute aussi peur que vous… et si par malchance elle venait à vous mordre, ne paniquez pas… mais allez quand même aux urgences…