Histoire du village à travers les âges
15 Août 2026
Eugène Deslandre est né à Recloses en 1854 et y mourut en 1920 ; il était donc contemporain d’Edmond Pelletier, le charmeur de vipères dont j’ai déjà parlé dans un autre article.
C’était un agriculteur mais il était réputé à Recloses en tant que rebouteux.
Sa célébrité dépassait les limites du canton et s’étendait à tout le département et aux départements voisins. Ma grand-mère et mon père m’en parlaient parfois lorsque j’étais enfant car "il était de notre famille", mais sans jamais me donner plus de détails. C’était donc un personnage un peu mystérieux pour moi.
Par chance, j’ai découvert récemment, pendant mes recherches, les Mémoires d’Henry Massoul, publiées en 1944 et intitulées « Au bon vieux temps, souvenirs du Gatinais et de la Brie». Henry Massoul est en effet né à Recloses en 1872. Son père y était instituteur mais fut muté tout de suite après dans un village de la Brie. Henry Massoul quitta donc Recloses à environ 6 mois et n'y revint que 10 ans plus tard avec sa mère pour un court séjour. Dans ses Mémoires Henry Massoul consacre quelques pages à Recloses. Un court passage évoque la figure du « rebouteux Deslandre » rencontré à l'occasion de sont court séjour quand il avait dix ans.
Voici comment il dépeint Eugène Deslandre. Le comparant à un Ogre il ajoute : « Je remarquais qu’il avait des mains extraordinaires, des pouces en particulier qui passaient bien le double de la largeur normale » … « M’est avis que sa main de terrassier devait faire sentir sa pression quand il tâtait un muscle autour de la rotule ou de la clavicule ! ».
J’ai poussé plus loin mes recherches et contacté récemment une arrière-petite-fille d’Eugène Deslandre. Celle-ci a bien voulu me donner quelques éléments sur la vie de son ancêtre, éléments que j’ai croisés avec des informations recueillies dans des ouvrages sur le monde des rebouteux en cette France du XIXème siècle et du début du XXème.
Il en ressort plusieurs éléments :
Quelques explications sont nécessaires pour éclairer ces éléments.
A partir de 1803 l’activité de rebouteux fut interdite en France en l’absence de diplôme. Les contrevenants s’exposaient à être poursuivis en justice voire condamnés. Une étude sur les rebouteux bretons montre toutefois que la justice était très indulgente et que les prévenus étaient souvent condamnés à de faibles amendes ou tout simplement relaxés (sauf cas de récidive). En effet, ce que l’Etat voulait interdire c’était avant tout les pratiques dangereuses voire malhonnêtes de certains charlatans. Les plaintes émanaient le plus souvent de médecins qui défendaient bien sûr la "médecine savante" contre la "médecine empirique et populaire". Il va de soi qu’ils s’attaquaient en même temps à la concurrence déloyale que leur faisaient les rebouteux…
Une question reste sans réponse : de qui Eugène Deslandre avait-il hérité son don de rebouteux ? J’ai toutefois aujourd’hui ma petite idée… En effet mon père m’a transmis avant sa mort un dossier que je gardais précieusement mais sans comprendre le lien avec Eugène Deslandre. En effet il évoquaient un autre rebouteux de Recloses exerçant quarante à cinquante ans plus tôt. Il s’agit d’Ambroise Dumé.
Ce dossier est constitué de plus de cinquante courriers et attestations signés en 1830 et 1831 par des maires ou adjoints de communes de la région (Seine et Marne, Loiret, ancienne Seine et Oise). A bien y regarder, ces courriers étaient des lettres-types et certaines expressions reviennent dans la quasi-totalité des cas comme « il rend journellement des services essentiels à l’humanité » ... " il guérit les fractures et les luxations » ... « il a acquis une expérience signalée » … « la confiance qu’il s’est acquise lui attire continuellement des malheureux qui réclament ses soins… » … Beaucoup de courriers confirment le fait que ces soins étaient prodigués gratuitement. Les courriers signés en 1831 reprennent tous la même phrase de conclusion : « Il serait souhaitable pour le bien de l’humanité qu’il lui fut permis d’exercer ce genre de guérison sans être exposé à être traduit en justice comme il l’est souvent ». Ceci prouve bien qu'il s'agissait d'un dossier de défense d'Ambroise Dumé devant le Tribunal de paix. Ambroise Duma, instituteur, en avait vraisemblablement pris l'initiative et tenu la plume.
Un maire, celui de Burcy, va même jusqu’à demander « qu’il soit admis dans la classe de chirurgerie » (sic). Dans deux communes, les courriers prennent la forme de pétitions signées par des patients d’Ambroise Dumé, 45 à Nemours, une centaine à Samois. A noter qu’il est toujours uniquement question de fractures et de luxations. Dans un cas toutefois (à Samois) il est fait allusion à des « membres cassés, tordus ou fracassés » ; dans un autre, à un enfant qui avait « le pied tout tortillé ».
A noter que le dossier contient également des lettres de patients d’Ambroise Dumé apparemment non destinées aux juges… Celles-ci montrent en effet que celui-ci était également un peu guérisseur et qu’il prescrivait des traitements sous forme de cataplasmes, de pansements ou bien encore l’application de sangsues et de vésicatoires. D’autres courriers indiquent enfin que toutes les interventions d’Ambroise Dumé n’étaient pas couronnées de succès…
Mes lectures sur le monde des guérisseurs m’ont enseigné que le don de rebouteux se transmettait en règle générale dans le cercle familial, le plus souvent, mais pas forcément, de père en fils ou en petit-fils. Certains disent que cela passait lors d'une "cérémonie" de transmission du don.
La généalogie d’Eugène Deslandre m’a fourni une explication plausible quant à l'origine du don d'Eugène Deslandre. Ce dernier descendait en ligne directe d'Ambroise Dumé : la grand-mère d’Eugène était la fille d’Ambroise Dumé, Geneviève Angélique Annonciade.
Eugène Deslandre aurait donc vraisemblablement hérité du don d'Ambroise Dumé, mais de manière indirecte car ce dernier est mort en 1854 soit 4 ans avant la naissance d’Eugène Deslandre… Le don aurait donc pu être transmis à Eugène par sa grand-mère Annonciade ou par tout autre membre de la famille... (à suivre).
Pour conclure qu’est-ce que les personnages d’Eugène Deslandre et Ambroise Dumé nous apprennent sur Recloses ?
- D’abord que les paysans de cette époque étaient « durs au mal et résistants à la douleur ». Ceux de Recloses ne faisaient pas exception. Bien souvent les premiers remèdes étaient l’attente (« Patience est le médecin des pauvres »), l’automédication et les recettes de « bonne femme ».
- dans les cas plus sérieux (fractures, entorses, sciatiques…) on se tournait vers le rebouteux qui présentait l’avantage d’être moins cher, plus proche et « du pays » contrairement au médecin dont on se méfiait…
- dans tous les cas les villageois évitaient le docteur et ne faisait appel à lui qu’au dernier moment. Cette méfiance des médecins ira en s’estompant dans la deuxième moité du XIXème siècle avec en particulier les travaux de Louis Pasteur. Ma grand-mère ne disait-elle pas encore dans les années 1960 lorsque j'étais enfant : "les médecins c'est tous des ânes"...